vendredi, 19 février 2010

Le Travail

« Le croira-t-on, nous avons été nourris dans un peuple gai.

Dans ce temps-là,

un chantier était un lieu de la terre

où des hommes étaient heureux.

Aujourd'hui, un chantier est un lieu de la terre

où des hommes récriminent,

s'en veulent, se battent, se tuent.

De mon temps, tout le monde chantait...

Dans la plupart des corps de métier,

on chantait. Aujourd'hui, on renâcle.

Dans ce temps-là,

on ne gagnait pour ainsi dire rien...

On ne gagnait rien; on ne dépensait rien;

et tout le monde vivait...

Nous croira-t-on,

et ceci revient encore au même,

nous avons connu des ouvriers

qui avaient envie de travailler.

On ne pensait qu'à travailler.

Ils se levaient le matin, et à quelle heure!

et ils chantaient à l'idée qu'ils partaient travailler.

À onze heures ils chantaient en allant à la soupe.

En somme, c'est toujours Hugo;

et c'est toujours à Hugo qu'il en faut revenir:

«Ils allaient, ils chantaient».

Travailler était leur joie même,

et la racine profonde de leur être.

Et la raison de leur être.

Il y avait un honneur incroyable au travail,

le plus beau de tous les honneurs,

le plus chrétien,

le seul peut-être qui se tienne debout...

Nous avons connu un honneur du travail,

exactement le même que celui qui, au moyen âge,

régissait la main et le coeur.

C'était le même conservé intact en dessous.

Nous avons connu ce soin poussé

jusqu'à la perfection,

égal dans l'ensemble,

égal dans le plus infime détail.

Nous avons connu cette piété

de «l'ouvrage bien faite» poussée,

maintenue jusqu'à ses plus extrêmes exigences.

J'ai vu toute mon enfance rempailler

des chaises exactement du même esprit

et du même coeur,

et de la même main

que ce même peuple avait taillé ses cathédrales...

Dans ce bel honneur

de métier convergeaient tous les plus beaux,

tous les plus nobles sentiments.

Une dignité. Une fierté.

«Ne jamais rien demander à personne»,

disaient-ils.

Voilà dans quelles idées nous avons été élevés.

Car demander du travail ce n'était pas demander.

C'était le plus normalement du monde,

le plus naturellement réclamer,

pas même réclamer.

C'était se mettre à sa place dans un atelier.

C'était, dans une cité laborieuse,

se mettre tranquillement

à la place du travail qui vous attendait.

Un ouvrier de ce temps-là ne savait pas

ce que c'est que quémander...

Ces ouvriers ne servaient pas.

Ils travaillaient.

Ils avaient un honneur, absolu,

comme c'est le propre d'un honneur.

Il fallait qu'un bâton de chaise fût bien fait.

C'était entendu. C'était un primat.

Il ne fallait pas qu'il fût bien fait pour le salaire

ou moyennant le salaire.

Il ne fallait pas qu'il fût bien fait pour le patron

ni pour les connaisseurs,

ni pour les clients du patron. Il fallait qu'il fût bien fait lui-même,

en lui-même,

pour lui-même, dans son être même.

Une tradition, venue,

montée du plus profond de la race, une histoire,

un absolu,

un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait.

Toute partie,

dans la chaise, qui ne se voyait pas,

était exactement aussi parfaitement faite que ce qu'on voyait.

C'est le principe même des cathédrales.

Et encore c'est moi qui en cherche si long,

moi dégénéré.

Pour eux, chez eux,

il n'y avait pas l'ombre d'une réflexion.

Le travail était là. On travaillait bien.»

 

Source

L'Argent. Oeuvres en prose de Charles Péguy, 1909-1914,

Bibliothèque de la Pleiade, Gallimard, Paris, 1957, p.1050

 

vendredi, 09 mai 2008

Nico SIMPSON

vendredi, 16 novembre 2007

Les mauvais calculs de la réforme des retraites

 Invocation trompeuse de l'équité, faux-semblants de la pression démographique, exagérations: la réforme des retraites en général et des régimes spéciaux en particulier sont, selon l'économiste Arnaud Lechevalier, de l'Université de la Viadrina(Frankfort), en Allemagne, conduite au nom d’idées reçues qu’il est urgent de déconstruire.

Quelle est l’importance des régimes spéciaux? Que faut-il en penser en termes d’équité ? Quel est l’usage politique et idéologique qui en est fait?

Le coût des régimes spéciaux est négligeable. Il représente 6 % des dépenses de retraites, c’est-à-dire 0,7 point de PIB, aujourd’hui comme à long terme, et moins de 500 000 cotisants pour plus d’un million de retraités. Le rapport entre salariés et plus de 60 ans est dégradé car il concerne des professions en déclin (mineurs, pêcheurs, SNCF, etc….). Il est plaisant d’observer qu’au cours d’une récente visite présidentielle, Nicolas Sarkozy a rappelé aux pêcheurs que leur régime n’était pas concerné par la réforme. C’est donc que la pénibilité peut être reconnue… Mais c’est un enjeu symbolique, lourd de présupposés. Il y a depuis des années en France un débat confus et peu éclairé autour des notions d’égalité et d’équité. En l’occurrence, "l’équité" semble vouloir dire qu’il faut mettre tout le monde sous la même toise. C’est absolument contraire à l’idée même d’équité.

L’équité consiste à améliorer l’égalité une fois prises en compte les différences. Pour en rester ici à l’acception qu’en donnait Aristote dans l’Ethique de Nicomaque, l’équité intervient quand l’application d’une loi générale est manifestement injuste parce qu’il faut prendre en compte les circonstances particulières de son application.

En réalité, il n’est pas équitable que tous les travailleurs cotisent le même nombre d’années car il faut prendre en compte les conditions particulières d’exercice de certaines professions. La question de la santé et de l’usure au travail mériterait d’ailleurs de faire l’objet d’un débat national et d’une politique de grande ampleur. La bonne méthode eût été de définir au préalable des critères de pénibilité du travail valable dans le privé comme dans le public – ce qui n’est certes pas une mince affaire puisque les partenaires sociaux négocient depuis des mois sur le dossier de la pénibilité, sans succès. Il eût ensuite fallu, sur cette base, que les règles soient réajustées en fonction de ces critères, dans le secteur privé comme dans les régimes spéciaux, compte tenu des compromis sociaux dont ils sont l’héritage. Mais le gouvernement semble appeler de ses vœux une épreuve de force, et Nicolas Sarkozy vouloir montrer à son électorat qu’il ne cédera pas sur les principes. Si l’épreuve de force dure, on risque d’aboutir à un compromis où formellement la durée de cotisation sera de 40 ans, mais où par le jeu de bonifications ou de dispositifs particuliers, l’allongement de la durée effective d’activité pourraient être un peu moindre, tout au moins pour certains métiers « sensibles » relevant des régimes spéciaux. Une fois encore, le débat sur les retraites, sera passé à côté des questions essentielles. Il sera temps de les reformuler à l’occasion du rendez-vous prévu par la réforme Fillon en 2008.

Reposer le problème des retraites, c’est aussi reposer le problème de leur niveau à terme. C’est une question compliquée car il y a une grande diversité de cas. Un salarié moyen des années 1990 partait avec 85 % de son salaire net ; après les diverses réformes des régimes de base (1993 et 2003) et des régimes complémentaires, cet ordre de grandeur serait plutôt de deux tiers pour les salariés nés dans les années 60, soit une baisse de vingt points du taux de remplacement. Ces taux de remplacement seront bien inférieurs pour tous ceux qui ont subi la crise de l’emploi depuis leur entrée sur le marché du travail et qui n’auront pas des carrières linéaires et complètes. Quels moyens met-on en oeuvre pour permettre à ceux qui le peuvent de rester plus longtemps en emploi ? Aujourd’hui, bien plus d’un salarié sur deux – surtout les plus précaires – n’est plus en emploi au moment de liquider ses droits à la retraite et l’âge moyen de cessation d’activité est de 57,5 ans. La disposition de la réforme Fillon, négociée par la CFDT en échange de sa signature, qui permet aux salariés ayant commencé a travailler très tôt, 14 ou 15 ans, de partir en retraite à taux plein après 40 ans de cotisation -avant d’avoir atteint l’âge légal de la retraite- a suscité un appel d’air considérable (environ 110 000 personnes en ont fait usage chaque année depuis 2004) qui explique une bonne partie des déficits actuels des régimes d’assurance vieillesse. On mesure l’ampleur du problème.

On ne peut pas améliorer le taux d’emploi des personnels de plus de 55 ans si on ne fait pas des efforts massifs en matière de formation, et des transformations majeures en matière de gestion de la main-d’œuvre dans les entreprises. De ce point de vue le discours patronal consiste toujours et encore à préconiser un report de l’âge légal de la retraite alors même que les employeurs n’ont de cesse "d’externaliser" sur la collectivité le coût des licenciements des "seniors". Cela oblige à repenser la gestion de l’ensemble des carrières salariales et à inventer de nouveaux dispositifs de transition entre l’emploi et la retraite, comme l’avait fait le rapport du Conseil d’Analyse Economique rédigé par Dominique Taddéi. Cette réflexion devrait s’inscrire dans le cadre des projets actuels de sécurité sociale professionnelle qui doivent permettre des mobilités tout au long du cycle professionnel.